Couverture du livre Tribu

Éditions La Contre Allée

IL N’Y A PAS DE CHIFFRES DANS LES RÊVES

Extrait :

Les cordes vocales s’usent dès qu’elles existent.

Les gens qui parlent beaucoup ont les cordes vocales plus usées que ceux qui se taisent.

J’aimerais que toutes les cordes vocales se brisent en même temps.

S’il n’y avait qu’une seule personne au monde qui pouvait parler,

moi par exemple,

est-ce que je murmurerais ?

et puis

Ce qui est important fait trembler.

Personne ne sait ce qui est important.

Dans le crâne, il y a de l’eau.

Ce n’est pas de la salive.

C’est une eau pour faire flotter le cerveau.

Pour que le poids du cerveau ne soit pas trop lourd.

L’eau du crâne allège le cerveau.

Il faut maintenir le niveau de l’eau.

Rester flottant.

Garder son cerveau flottant pour ne pas trembler.

Je me souviens de l’intérieur du ventre de ma mère.

On peut nettoyer ses souvenirs.

La mémoire fait des longueurs dans l’eau du crâne.

 

« L’écriture de Natyot, à la fois frontale et espiègle, s’empare du langage quotidien, des formules simples, des comportements sociaux élémentaires, des automatismes, et les décale, les fait parler, en expose l’étrangeté. Dans ces extraits de Il n’y a pas de chiffres dans les rêves (à paraître aux Éditions La Contre Allée), que l’autrice elle-même décrit comme un « livre de définitions », le corps devient le lieu d’une réflexion ludique, et néanmoins troublante, sur la parole et la mémoire. Les phrases courtes et déclaratives aux allures d’axiomes sur la respiration, le rire, le sentiment ou le temps imitent la forme du savoir objectif mais elles glissent vers le personnel, le douloureux, l’inquiétant. À plusieurs reprises, la réalité vient percuter la petite musique saccadée, comme lorsque surgit la phrase « I can’t breathe », prononcée par George Floyd avant de mourir asphyxié sous le genou de l’officier Derek Chauvin le 25 mai 2020. Sous ses dehors drôlatiques, Natyot « ne déconne pas ». 

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